Les Années Lamalif

      » Publié le 7/05/2007 à 0:17 GMT par Mourad ABOUSSI     (8/10 - 1 Votes)    Commentaires (0)     Lectures (1745)

 

 

 Zakya Daoud était à Casablanca, vendredi 13, au Carrefour des Livres et samedi 14 à la Librairie Porte d’Anfa, pour présenter son dernier ouvrage, «Les Années Lamalif, 1958-1988, trente ans de journalisme au Maroc», paru chez Tarik éditions et Senso Unico.
 Un livre bilan d’une importance majeure pour comprendre l’histoire contemporaine du Maroc et avoir les clés de notre présent. Un véritable appel à la lucidité.
Il est rare qu’un livre s’impose d’emblée comme une référence. Celui de Zakya Daoud est de ceux-là. Pour la première fois, elle témoigne de son expérience de journaliste au Maroc, notamment des années qu’elle a passées à la tête de la revue “Lamalif”. La publication de l’ouvrage elle-même est une première puisqu’elle est le fruit du travail conjoint de deux maisons d’édition marocaines, Tarik et Senso Unico, qui nous rendent accessible (90 DH), une mine d’informations et de réflexions sur l’histoire contemporaine du Maroc, de 1958 à 1988.

Témoignage
Zakya Daoud a réussi à «croiser trois données, l’histoire au quotidien, qui présente peut-être l’intérêt de montrer comment les gens ordinaires ont vécu au jour le jour ces fameuses années de plomb, les compte rendus mensuels de cette histoire dans une revue qui vivait les aléas de la censure et de l’autocensure, et quelques souvenirs personnels pour donner de la chair à cet ensemble». Les passages les plus personnels se situent essentiellement dans les premiers chapitres et émaillent plus discrètement certaines pages des suivants. «Des souvenirs ? finalement, je n’en ai pas eu tellement que ça…», explique l’auteure. Dans l’introduction, elle précise que «le vécu n’a pas voulu resurgir» et évoque le travail de mémoire comme une entreprise douloureuse, liée aux événements eux-mêmes, à la distance du temps, et au vol de ses cahiers de notes et d’humeurs personnelles, quand elle a quitté le Maroc en 1988, au départ pour quelques mois. Malgré cette réticence à parler de soi, elle s’y livre tout de même, par nécessité méthodologique : expliquer d’où l’on parle et qui on est. Surtout elle, à qui on a donné la nationalité marocaine sans qu’elle ait à la demander, en 1959, nationalité qu’on n’a cessé par la suite de lui contester pour l’intimider ou tenter de décrédibiliser ses travaux.

L’histoire dans sa complexité
Mais la dimension de témoignage n’est qu’un fil, malgré son importance, dans la trame riche et dense de ce livre qui retrace, mois par mois, l’histoire de cette revue majeure qu’a été “Lamalif” et, au-delà, l’histoire politique, économique, sociale et culturelle du Maroc pendant trente ans. On doit ici saluer l’énorme travail de construction qui a longtemps occupé l’auteure : à un montage thématique, elle a préféré un récit chronologique des événements, ce qui rend le récit plus vivant, tout en se rapprochant de cette spécialité récemment reconnue par les universitaires, l’histoire de l’actualité. Sauf qu’elle le fait rétrospectivement, avec un recul de vingt ans par rapport aux événements les plus récents. «Je ne suis pas historienne», précise Zakya Daoud, en expliquant qu’il lui a été très difficile de faire le découpage en périodes. Les dates charnières retenues sont à la fois des tournants dans sa vie personnelle et des tournants historiques : départ de la radio nationale à l’avènement de Hassan II en 1961 ; départ du journal de l’UMT, “L’Avant-Garde”, en 1963, période à laquelle «la classe politique est désormais réduite à fonctionner selon les règles que le régime lui impose. Tout sert indirectement le roi, incontestablement maître du jeu dont les adversaires sont détruits ou se détruisent» ; suspension de sa correspondance, devenue trop risquée, à “Jeune Afrique” en 1965 quand «il n’y a plus de changements majeurs à attendre. Il n’y a plus qu’à résister et à espérer, mais ça va être dur» ; en 1968, c’est l’interdiction de sa revue “Maghreb Informations”, et surtout la suspension pendant quatre mois de “Lamalif”, fondée en 1966, au titre symbolique, «une prise de position, un Non ouvertement affiché à tout ce qui ne répond pas aux attentes de la population et ne résout pas les difficultés du pays, une mise en question et en proposition, un “contraire propositionnel et alternatif”. Ce Non sophistiqué, qui claque comme un drapeau, est aussi une dualité assumée, un Oui à un autre Maroc, ouvert, tolérant, dynamique, moderne et plus juste» ; en 1972, c’est «le lent enlisement dans la grisaille de ce qui sera appelé “les années de plomb”» ; 1977 clôt sans illusion “les années Sahara” ; 1978-1982 est le temps des “questionnements”, quand “le Maroc bouge” et que les intellectuels essaient de cerner vers quoi, tandis que «l’ordre nouveau semble toujours l’ordre des anciens» ; 1982-1985 est «l’ère des remises en question» dans un système verrouillé par le roi et opaque, dans un contexte de crise morale, sociale et de banalisation de la guerre au Sahara et où “Lamalif” adopte «une formule plus magazine» ; les trois dernières années de la revue, de 1986 à 1988, années qui amorcent «la période, qui sera longue, de la préalternance», accompagnent le tarissement de l’effervescence culturelle, la montée de l’islamisme… La popularité de “Lamalif”, célébrée dans son 200ème et dernier numéro, lui attire les foudres du Makhzen, comme sur «tous ceux qui se tiennent depuis trop longtemps pour que cela soit encore tolérable hors de tout système, y compris celui d’une opposition qui n’existait déjà pratiquement plus comme force autonome». Sommée de ne plus parler du Makhzen, Zakya Daoud et son équipe choisissent de cesser la parution.
A travers la narration événementielle, on retrouve les grandes figures et les événements qui ont fait l’histoire du Maroc, Hassan II bien sûr, Mehdi Ben Barka, Allal El Fassi, Abdallah Ibrahim, Youssoufi, Oufkir, Basri, la question du Sahara et de la Palestine, l’extrême gauche, l’UMT… Un hommage vibrant est rendu à Paul Pascon, ami et contributeur de premier plan à “Lamalif”. Mais la force de l’ouvrage est de dépasser l’événementiel pour dégager les lignes directrices, les structures de cette époque violente et bouillonnante. Zakya Daoud ne cache pas que le temps a fait son œuvre et que c’est lors de la préparation du livre qu’elle a pu donner une cohérence et un sens à ce flot d’informations. «Plus tard, nous nous rendrons compte que…» est une phrase qui revient souvent. Elle raconte comment la retraditionalisation du Maroc a été une des armes de Hassan II, alors qu’en 1958, «on se souci(ait) peu des traditions et de la religion, considérées tout au plus comme des survivances devant être dépassées ou qui disparaîtront d’elles-mêmes», pour contrôler l’ensemble de l’échiquier politique.

Un appel à la lucidité
Livre d’histoire ? Pas seulement. Ce livre nous donne toute une série de clés pour comprendre ce que l’on vit actuellement. Car c’est bien là que se situe l’enjeu : «Le Maroc d’aujourd’hui vient de cette période, même si ce n’est plus le même», déclarait samedi dernier Zakya Daoud au public venu écouter sa présentation. La place du Maroc dans le monde, la mort des idéologies, la question des institutions, le rôle des intellectuels, la société civile face à l’Etat, la place des femmes, la culture, qui «seule est aussi forte que la politique et peut la contrebalancer», la modernité… Tout ce qui est analysé dans l’ouvrage, dans son contexte de l’époque, a une résonance actuelle, vu la manière dont c’est abordé. «Il y a des questions à poser constamment. Ce sont les réponses qui ne sont valides qu’un temps», rappelait l’auteure. Tout en nous permettant de mieux connaître notre histoire, elle nous invite, discrètement mais fermement, à nous forger des concepts opératoires pour décrypter notre présent. Si elle s’efface en concluant : «Le reste, la suite (…) est une autre histoire». C’est la nôtre. A faire et à dire. 
 

                                                                                               Le Journal Hebdomadaire.

 

 
   

 

    

 
   

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